VERITES VOILEES
By: Joseph Mantoura

14/5/2002
En apparence, le rouage étatique tourne sans anicroches. Les élections se déroulent aux dates prévues et, semble-t-il, de façon intègre, les réunions parlementaires sont transmises en direct et ne subissent aucune contrainte, apparente du moins, la justice sévit, aux dires de nos ministres, là où le devoir l’appelle et, selon notre Premier Ministre, la livre libanaise tient le cap malgré la houle des rumeurs. Tout cet aspect démocratique aspiré par le Libanais domestiqué est en passe de se convertir en démocratie pilote, exemple à suivre par toute nation digne de ce nom.

Ce n’est pourtant qu’une contre-vérité. Il y a une gêne et une inquiétude qui rôdent dans nos esprits. Cette démocratie ressemble étrangement aux images qui hantent la mémoire des libanais : ces politiques qui tombent à coup de voitures piégées, ces responsables qui se volatilisent aux coins des rues, ces plantations de pavots qui repoussent comme mauvaises herbes, ces habitants qui méthodiquement sont victimes de rafles inopinées, tous ces signes nous font remémorer les différentes péripéties de la guerre civile libanaise. Aucun ministre ne l’avoue publiquement. Certes, il se doit de respecter les traditions du pouvoir. Il faudra que nous nous contentions, signe distinctif de notre époque, de vérités voilées.

Lorsque nous écoutons ces tergiversations politiciennes auxquelles tout un chacun est prié de participer, des déboires de la téléphonie mobile aux saccades de la réglementation du moteur à mazout et en passant par les statistiques de l’abondance hôtelière, nous ne pouvons qu’éprouver la sensation frustrante du décalage monumental entre élus et électeurs. Face à tant d’angoisses existentielles s’affichent autant d’apologies de la futilité. Les mobiles scintillants forment l’essentiel de notre ornement de crise ; nous avons en fait les constellations que nous méritons.

La vraie raison de notre malaise n’est à rechercher ni dans la valeur réelle de notre monnaie nationale, ni dans le perpétuel conflit israélo-arabe et moins encore dans les retombées du donquichottisme politique américain, mais plus simplement dans ce vécu quotidien d’un indescriptible sentiment d’insécurité qui vient s’affirmer un peu plus jour après jour. Une terreur d’un genre connu nous revient : le kidnapping aux coins des rues, dans les villages ou les aérodromes touchant une tranche bien déterminée de la population civile, un détestable rappel des heures noires de la guerre civile. Ne nous laissons pas bercer par la ritournelle libérale de nos politiciens, ni nous faire berner par les propos archétypes de nos ministres. Seule une vertu oubliée dans le tréfonds de notre civilisation doit ressurgir : le courage. Nous avons le devoir de la rechercher dans notre manuel, la réinventer au besoin et lui redonner la place qu’elle occupait autrefois du temps des ottomans.

Cette nouvelle peur, il faut la regarder en face. Il ne faut ni la dompter ni l’ignorer. Notre société est fragile et notre nation l’est tout autant. Pourtant, toute espérance n’est pas perdue. A nous de maintenir la flamme du courage pour qu’elle éclaire nos nuits les plus longues.