LE REVEIL DES VIEUX DEMONS
By: Joseph Mantoura
16.3.02

A première vue, ce constat ne reposait sur aucune évidence. Les cris haineux de quelques ulémas nordistes ou banlieusards du sud de Beyrouth ne constituaient ni preuve ni, moins encore, une indication, nous affirmait-on dans les milieux dits responsables. Ces incidents étaient tout simplement classés dans le dossier « Faits Divers ».

Lorsqu'une vague raciste s'élève dans un peuple, il faut que cette haine s'enracine dans les mentalités, les discours et les évènements. Certes, il existe des groupuscules théocrates qui se sont attaqués à des citoyens de confession bien précise aussi bien au Nord qu'au Sud, mais personne n'avait appuyé ces actes. Certains, peu quand même, avaient invectivé les responsables. Ces agissements avaient davantage l'air de relents nauséabonds séquellaires d'une longue guerre civile intercommunautaire. Mais la véritable lame de fond confessionnel a été générée par où on l'attendait le moins: Le premier ministre Rafic Hariri a fait porter, dans son dernier interview si peu convaincant, la responsabilité de toute la morosité économique libanaise aux chrétiens du pays, et par le seul biais de la diffusion de leurs vues pessimistes sur l'avenir économique de ce pays.

Troublant ce raisonnement qui s'impose alors que les sorcières médiatiques sont accusées de réveiller les vieux démons confessionnels, troublant aussi car il s'inscrit dans un cadre d'implosion monétaire imminente suite à un portefeuille on ne peut plus mal géré par un règne haririen quasi ininterrompu depuis 1992, date à laquelle la dette du pays frisait à peine les 2 milliards de Dollars. Risible, l'est-il aussi, puisque à ce moment là, les usines Ghandour, fer de lance de l'industrie alimentaire libanaise et dont le propriétaire est bien musulman, fermaient définitivement ses portes au Liban alourdissant, du coup, nos statistiques de 700 nouveaux chômeurs. Ridicule est la logique des propos tenus par le ténor du gouvernement, et que tentent de minimiser ses ministres un peu maladroitement, après maintes critiques acerbes dirigées à son encontre par plusieurs autorités mahométanes telles les présidents Karamé et Hoss, le parti du Hezbollah, le courant de Toufaili et pour ne pas omettre la plus grande campagne médiatique anti-Hariri jamais entreprise, fustigeant sa politique, et montée au cours des élections législatives de l'an 2000. Encore une fois, les chrétiens n'y étaient pour rien. Ironique le sort de Hariri qui, il y a 2 ou 3 ans, se pavanait sous l'inoubliable slogan « les commérages s'activent, mais le pays avance », tandis qu'aujourd'hui le voilà qui condamne le handicap infligé à notre économie par les rumeurs que lanceraient, toujours selon notre Premier Ministre, les chrétiens du Liban. Mais tout aussi grotesque que soit la déclaration télévisée, elle est par ailleurs effrayante et ce à deux titres. Le premier serait qu'à travers cet aveu soit retenu le premier signe prémonitoire de l'échec du gouvernement à redresser une situation financière désastreuse, et que ne pourront occulter les discours les plus édulcorés qui soient, alors se révèlera le deuxième car, sitôt l'apocalypse le bouc émissaire tout indiqué ne sera autre que le chrétien.

Outre tout le contexte hostile que vivent les chrétiens du Liban, depuis l'élimination politique de leurs grands leaders au début des années 90 jusqu'aux harcèlements financiers vécus au quotidien, leurs appréhensions se sont trouvées d'autant plus justifiées à la suite de la publication de l'éditorial de M Fadl Chalak dans le quotidien Al Moustaqbal, porte-parole du chef du gouvernement, qui de plus est ancien ministre et conseiller de M. Hariri. Dans son article, repris depuis sa parution par plus d'un à titre de témoignage, il soutient insidieusement que la redistribution des pouvoirs politiques en faveur de la communauté musulmane s'est réalisée selon l'accord de Taëf. Toutefois, parallèlement à l'élagage du pouvoir politique, devrait s'associer un ébranchage de l'autre pouvoir, le pouvoir monétaire, ce à quoi, toujours selon M. Fadl Chalak, s'attèle notre Premier Ministre au travers de lois pernicieuses. En conséquence de quoi il n'est guère surprenant que les craintes du libanais chrétien ont été pressenties à plusieurs reprises au parlement libanais, craintes divulguées par plusieurs députés dont la dernière analyse magistrale de M. Fares Souaid a mis en relief la main mise chiito-sunnite sur le pouvoir, et le pouvoir a beau se surpasser en prose anxiolytique abstraite, il ne pourra domestiquer les hantises elles bien millénaristes.

Tour à tour, à chaque confrontation avec la question financière, M. Hariri soulève, suivant les circonstances, soit le prix à payer de la pax syriana, une autre fois le mauvais timing des opérations anti-israéliennes au Sud Liban, confession qui lui a valu une réplique explosive du chef spirituel du Hezbollah, et dernièrement la mauvaise image qu'a donné le pays au monde entier lors des tergiversations sauvages du 5 août des services échappant totalement à son pouvoir, Aveu lui aussi sanctionné par un exil, il est vrai transitoire mais forcé, en Sardaigne. Maintenant, il semble que le responsable de la déchéance économique soit la rumeur chrétienne. Face à cette cacophonie conceptuelle de l'étude étiologique de notre pathologie financière, nul doute que la solution ne tarde à se présenter. En fin de compte, si les chrétiens, complètement démunis et marginalisés depuis Taëf, arrivent par leurs seules rumeurs, malgré tout et contre vents et marées, à contrecarrer les projets de l'état tout puissant, secondé en outre par la solide Syrie, il nous est, alors, plus que licite de nous interroger sur l'efficacité du pouvoir à nous sortir du bourbier dans lequel il nous a noyé. Que notre Premier Ministre tienne pour responsable tout un chacun à son aise est, humainement, compréhensible. Mais qu'il ne se reconnaisse aucune culpabilité dans l'abominable gestion du pays, alors qu'il y a régné en maître absolu, est sidérant. En fait, si le discours politique libanais se caractérise par l'ineptie, celui de M. Hariri en est, sans aucun doute, le nectar dont il nous abreuve à bon escient.