AINSI SOIT-IL
By: Joseph Mantoura
22.2.02
Quitte à remuer, encore et encore, le couteau dans la plaie, une des grandes fatalités qui maudit notre pays est l’héritage politique. Notre culture politique est entachée d’une monotonie de patronymes nous infligeant toujours les mêmes de génération en génération. Les Gemayel, Joumblatt, Chamoun, Karamé, Eddé et autres Frangié ont fait le gros des titres des journaux aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps. Dés qu’un Gemayel succombait, un autre reprenait le flambeau, pour peu qu’un Joumblatt fusse assassiné, le fils ne tardait guère à occuper la place vacante, si un Chamoun venait à manquer un autre répondait à l’appel, aussitôt le trépas de Karamé le frère du défunt, à défaut d’héritier direct, reprit les rennes de Tripoli. A la mort du regretté Eddé, il a fallu puiser dans les archives généalogiques pour localiser un certain en Amérique du Sud, alors que concernant la lignée Frangié un tout jeunot a endossé la responsabilité, suite à un saut de génération malencontreux et malheureux, puisque le descendant légitime était tombé quelques années auparavant, faisant les faux frais d’une vendetta des seigneurs de la guerre civile libanaise.

Ainsi raisonnons-nous. Une tare pour certains ou dons des dieux pour une majorité, nous n’avons pas réussi à nous débarrasser cet exécrable choix de nos représentants pour transmettre, comme bijoux de famille, la chefferie à la filiation. Que le descendant soit vieux, jeune, grabataire, sportif, intelligent, débile, dépressif, mégalomane, enthousiaste ou tout à fait indifférent à la question ne compte absolument pas dans la balance sélective du citoyen de base. Une seule condition serait nécessaire et suffisante aux yeux de la société, et cette dernière n’est que le nom. Bien entendu, les règles de l’art du passage du témoin du pouvoir étaient respectées. Aucune précipitation ne perturbait le legs. La descendance prenait son mal en patience et ne pouvait jouir du pouvoir qu’à la mort du gouvernant ou à l’abdication si, exceptionnellement, elle avait lieu. Sporadiquement, la gerbe des représentants s’enrichissait d’un ou plusieurs «outsiders» inaugurant à leur tour la naissance d’une nouvelle lignée de dirigeants qui adhèreront comme toute la classe régnante aux clauses sus-mentionnées. Notre panorama politique évoluait de manière monotone selon des accords tacites et sans aucune surprise.

Dernièrement, la donne s’est complètement métamorphosée. Les traditions sont bafouées et la progéniture répugne à patienter pour réserver sa place au soleil du pouvoir. Pourtant, la populace a été gavée, des mandats durant, par des maximes type « l’homme convenable à la place convenable », bien que, paradoxalement, notre chambre des députés ait été littéralement saturée d’illustres inconnus parachutés par des listes électorales ratifiées par de niais libanais. D’autres slogans, tout aussi exorbitants et pompeux, ont été avancés prônant l’état de droit sur celui de la basse-cour. Malheureusement, pour tout état, nous n’avons eu droit qu’à un état de non-lieu incapable de sanctionner et d’être passible de sanctions. Un état où le convenu s’impose en règle et le honteux s’affiche en arrogance. A l’aval massif octroyé au président de la république, suite à sa candidature solitaire au poste suprême de l’état, fut confusément superposé le droit inconditionnel, probablement par un handicap culturel démocratique, de disposer des postes étatiques en les occupant, non plus comme antérieurement par les sympathisants uniquement, mais, sans aucune pudeur, par la famille toute proche. Par conséquent, le fils, le frère et le beau-fils se sont vus affublés de positions diverses, et non des moindres, sans antécédents méritoires et louables qui puisse plus ou moins justifier le choix familial.

Notre dernier Président du conseil supérieur de la magistrature n’est autre que le juge militaire Nasri Lahoud, et surtout frère de l’actuel président de la république libanaise. Il fait suite à la nomination du beau-fils au ministère de l’intérieur (héritage jalousement repris à son père), et à l’élection du fils lors des dernières législatives des années 2000 du Metn Nord. Tous les ingrédients sont réunis pour faire pâlir de jalousie les républiques bananières les plus à la pointe. Depuis Platon et sa cité, nombre de grands philosophes et pères de courants s’acharnèrent à imaginer des tendances plus ou moins démocratiques pour régner. Le monde a connu la monarchie, l’oligarchie, l’anarchie, plus récemment la « mullarchie » et le Liban d’innover avec la « smalarchie » néologisme bien de chez nous prouvée efficace à toute épreuve contre l’insurrection populaire.

Au lieu de se morfondre sur le sort de notre pays, de nous plaindre de la tyrannique TVA qui, entre parenthèse aurait vite fait de renflouer les caisses de l’état si elle se limitait à une Taxe sur le Verbiage Abêtissant, d’espérer une solution pacifique à nos fermes de Chebaa, autre que la simple ratification syro-libanaise des nouvelles frontières, une prière pour le salut de notre patrie ferait peut-être l’affaire, alors :
Au nom du Père, du Frère, du Fils et du Beau-Fils
Ainsi soit-il.