NOUS SUBIRONS TOUS L'INJUSTICE
En mémoire des assassinés de l'église de Notre Dame du Saint Sauveur
By: Joseph Mantoura
26/2/2002

Nous subirons tous l'injustice, ou presque tous. N'y échapperont guère que ceux qui, d'entre nous, périront naturellement et ceux qui bénéficieront de la grâce suprême des services pour cause de servilité assidue. Hormis ces exceptions, les pronostics ne seront pas très loin de la vérité, si, au chevet de notre système judiciaire moribond, nous nous hasardons à avancer que le sursis reste délibérément prolongé par la seule volonté de tiers, communément nommé, au tout début du moins, « fantômes » puis, plus récemment, par le nom pudique de « services ».

Cette généralisation de l'arbitraire, active soit-elle ou passive, il n'y a lieu de la considérer comme une fatalité. Elle est la résultante logique du désintérêt et de la résignation de la collectivité face à d'innombrables circonstances abusives antérieures, à commencer par celle condamnant l'un des grands belligérants de la guerre civile libanaise au cours d'un procès monté de toutes pièces, au grand dam de toute la population, durant les années 94, 95 et 96. L'émergence de l'iniquité appelle à un mea culpa collectif.

En adoptant un texte légalisant la suppression de l'exclusivité des agences commerciales, le Pouvoir libanais est en train de légitimer, à nouveau et après la fantasque TVA ou l'irrégularité de la collecte des factures d'électricité et autres services étatiques, sans rappeler les douloureux premiers jours d'août 2001 pour passer sur nombre d'irrégularités majeures, des transgressions de l'égalité du libanais dans un état de droit. Pas tant la loi elle-même, mais plus son application sera un exemple de plus à ajouter sur une longue liste de violation des droits de l'Homme. L'adoption de cette nouvelle loi, bien que fustigée par une majorité, découle logiquement de la franche méconnaissance, dans une société comme la nôtre, du devoir individuel et soutenu pour bâtir un véritable état et surtout, dans une société pluraliste, de créer à l'unisson une nation. Pareilles dérogations sont aussi pleinement compatibles avec l'attitude pertinemment conciliatrice du traditionnel libanais. De plus en plus, les infractions touchent une frange de plus en plus large de la population. Ces dernières avaient au tout début, asséné le Dr Samir Geagea et son parti d'un revers cuisant au grand soulagement de ceux qui, aujourd'hui, dénoncent les singularités de l'état.

Ne précipitons pas la déchéance de notre système étatique en contrepartie de rémunérations, en valeurs ou en statuts, rentables. N'encourageons non plus les prolongations dans l'antichambre de la mort sous prétexte qu'un peu de sang démocratique coule encore dans les artères de notre pays. Dans un contexte où légiférer persiste à être soumis à des contraintes extraterritoriales, c'est contre de telles menaces qu'il importe par-dessus tout que le cadre légal nous prémunisse. En fin de compte, il est tout à fait compréhensible que nous tenions compte du coût des options entre lesquelles il nous faut choisir. Ce « coût d'opportunité » ne doit pour autant nous réduire à de purs moyens au service d'objectifs étrangers, toutefois, même pris en compte, et non dans l'arbitraire de décisions opaques, nous sommes tenus de surveiller la stricte application des lois à tous et impartialement.

Il est vrai que les pressions permanentes, régionales et internationales, amoindrissent sans cesse nos marges de manœuvre, mais exigeons de nous-mêmes des droits et devoirs identiques de la part de tout le monde. C'est dans une adversité pareille que se juge des nations réfléchies. Face à ce défi immense, l'injustice n'apparaît, somme toute, que comme un avatar relativement simple à traiter. Détrompons-nous, les règles se sont révélées trop floues ou trop laxistes, applicables de façon tatillonne sur certains et inexistantes pour d'autres. Dans ce cadre dont vous et moi pourrons, certainement, un jour en pâtir, ne restez là sans réaction à l'encontre même de vos ennemis qui subissent le joug de la partialité afin de ne pas vous retrouver à votre tour entraîné dans cet engrenage de l'abus.