MOI, MON FILS ET LE LIBANAIS
By: Joseph Mantoura
6/2/2002

Assis à ma gauche, la tête contre mon bras, mon fils de 11 ans suivait un soir avec moi les ébats télévisés parlementaires, et très certainement impressionné par le faste cérémonial des cortèges et salamaleks poudre aux yeux, me tint à peu près ce discours :
F- Dis papa pourquoi tu ne ferais pas président de la république?
P- Je ne peux prétendre à ce poste mon fils, quitte à te décevoir, car je ne suis pas maronite.
F- C'est quoi être maronite papa?
P- Le Maronitisme est un rite catholique orientalisant créé au VIIème siècle…
Remarquant que mon enfant n'arrivait pas à suivre la définition rébarbative du maronitisme je me suis efforcé d'expliquer, et de façon concise, qu' il s'agissait en fait d'une branche de la chrétienté.
F- Alors, fais comme Hariri !
P- Mais, pour espérer occuper ce poste privilégié il faut évidemment, mais toi tu l'ignores, être sunnite.
A nouveau, face à cette vérité échappant complètement à son raisonnement, il m'a fallu développer une explication simpliste pour aboutir à la conclusion première mais en remplaçant le christianisme par l'islam.
Simulant l'assimilation parfaite de mes deux mises au point, il réitéra :
F- Tu peux alors prendre la place du monsieur qui joue du marteau au fond de la salle !
P- Encore faux mon fils, parce que cette place ne revient qu'à un chiite.

Inutile de décrire le faciès interrogatif de l'enfant qui, au fil de la discussion, se retrouvait de plus en plus abasourdi par les mots étrangers que je lui débitais et, cette fois, j'ai jugé complètement déplacé de lui révéler que les chiites sont des musulmans adeptes de la théologie apophatique rigoureuse d'un islam ésotérique qui professe la foi en 12 Imams. Mais, comme mon fils insistait à me débrouiller ne fusse qu'un poste aux commandes suprêmes de l'état, nous dûmes passer en revue l'orthodoxie, le druzisme, le protestantisme, le grec-catholicisme, l'alaouisme, et quelques minorités reconnues par l'état. Au bout de cet inventaire, une sorte de frustration a envahi l'enfant qui, sans aucun doute, a tout de suite saisi la désespérante situation de son père, pour rétorquer de façon cinglante :
F- Et les Libanais papa, comme nous, ils font quoi dans ce pays…

La vérité sort de la bouche des enfants, et surtout d'un enfant dont l'esprit est resté (et restera je l'espère) résistant à toute infestation religieuse pathologique. Le Libanais, mon fils, ne représente plus que la proie de cette religiosité tyrannique qui induit des dérives idéologiques proliférant à l'ombre de son ignorance et éclatant au grand jour au moindre conflit. Elle a créé de véritables multinationales éprises de puissance et d'une ambition insatiable dirigées par des maîtres à penser défenseurs de traditions séculaires toujours intactes. Spiritualité perverse et croyance superstitieuse ont transformé la communauté libanaise en un collage artificiel de sectes qui se côtoient sans jamais se mélanger. Leur opposition tragique a engendré un mariage houleux, ponctué de guerres fratricides, sorte de balkanisation mais encore plus primitive descendant à des niveaux inférieurs de définition des acteurs politico-militaires et à des échelles d'organisation de plus en plus sectaire jusqu'à l'individu seul déchiré à son tour entre plusieurs identités ethno-religieuses. L'aboutissement de tous ces conflits, latents soient-ils ou patents, ne pourrait se concrétiser qu'en une désarticulation de l'état en des sous-composantes autonomes. C'est le paradigme global des « chocs des civilisations » très cher à Huntington appliqué à notre microcosme libanais.

Mon fils, le Libanais est une espèce en voie de disparition et ses derniers représentants, dont les jours sont désormais comptés, agonisent étouffés par la prolifération inexorable des mauvaises herbes communautaires. Choisis l'apostasie, l'apostasie de la foi tronquée et pernicieuse que nous distillent nos dignitaires. Eloigne-toi de l'homme de croyance pour croire en l'Homme, abhorre l'homme fanatique pour te vouer au fanatisme de l'Homme et, surtout, oublie toute moralité religieuse pour embrasser la religion de la Morale.